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Paul Lacroix / UN HOMMAGE





J'ai retrouvé entre les pages d'un bouquin l'enveloppe contenant une invitation que Paul m'avait envoyée en 2001, avec mes coordonnées écrites dessus avec des lettres si grandes qu'elles prenaient tout l'espace disponible sur le papier de l’enveloppe, de grandes lettres tracées à l’encre noire avec ses grandes mains à lui qui transformaient en arabesques un prénom assorti d'un nom propre pour dire, j'en suis persuadé, toute l'importance qu'il nous accordait dans sa vie. C'était ses lettres de noblesse. Sur le carton d’invitation accompagnant l'enveloppe merveilleuse, une dédicace manuscrite : D'ombre, de lumière et d'amitié… Paul.

Comment ne pas l’entendre ce soir, ce cher Paul, nous les dire de sa belle voix qui nous manque, ses mots d’ombre, de lumière et d’amitié qu’il aimait adresser à toutes celles et ceux qu'il aimait, les David, Jeanne, André, Nathalie, François, Denis, Marcel, Marie, Lucie, Gisèle, Normand, Yvan, Nicole, Claude, Daniel, Émile, Pierre, Louis, Florent, Lisanne, Danièle, Line, Michel, et vous tous qu’il estimait.

J'aurais aimé avoir le talent de Virginia Woolf pour écrire un roman intitulé La chambre de Paul, librement inspiré de cette œuvre splendide, La chambre de Jacob, un hommage rendu aux êtres disparus sans préavis, aux êtres entiers et de qualité, tel était Paul Lacroix, celui dont la force tranquille du paysan mélangée à l'intelligence vive de l'artiste nous ont laissé des traces de lumière qui éclaireront, ma foi, toute la vie qu'il nous reste à vivre.

J’imagine ce soir Virginia Woolf nous parlant de lui à travers ses propres mots, alors qu’il était jeune homme énergique, solaire et solitaire, parcourant le monde : « Paul se planta devant la fenêtre, les mains dans les poches. De cette fenêtre il voyait trois Grecs enjuponnés ; des mâts de vaisseaux ; des oisifs de la classe la plus humble, flânant ou allongeant le pas, formant des groupes et gesticulant. Ce n’était pas la certitude de leur indifférence qui était cause de sa tristesse ; celle-ci provenait d’une source plus profonde – la conviction qu’il n’était pas le seul à être seul, que c’est le sort commun. Le lendemain, toutefois, tandis que le train qui le menait à Olympie contournait la colline, les paysannes grecques étaient dans les vignes, ensemble ; dans les gares, des vieillards buvaient, tous ensemble, du vin doux. Et bien que Paul restât triste, il ne s’était jamais douté à quel point il est agréable d’être seul… »  

Paul est né en 1929. Il avait le même âge que mon père. Cela me fascine d’imaginer que Paul ait pu être mon père, un deuxième père qui aurait fait la combinaison parfaite avec le premier, tels des jumeaux issus d’un engendrement inexplicable, ce faisant deux hommes de grande valeur humaine à proprement parler, l'un et l'autre ayant mené une vie de travail à la dure, passionnés de travaux manuels et vif comme l'éclair à établir leur sens de l'honneur, de la justice et de la liberté.

L’un de mes pères est aujourd’hui disparu, le Paul Lacroix de Sainte-Marie de Beauce, lui, comme mon père, à l'image du Zénon de L'Œuvre au noir, éclaireur au devant de l'obscurantisme académique, contestataire des morales périmées, éveilleur de conscience, bâtisseur de solidarités humaines. Je me souviens que Paul nous ait encouragés à mettre sur pied nos regroupements d’artistes, ici même dans la communauté artistique du pays. Il veillait au grain. C’est à ces heures de revendications et de luttes pour l’amélioration de nos conditions de vie d’artistes, au début des années 90, que j’ai réalisé la grandeur du personnage, homme réservé mais lucide et engagé à la défense du droit de créer librement et de vivre honorablement de son art. Il était là et cela comptait pour nous tous.

Bien que professeur, on peut dire qu'il ne professait pas : réfractaire à l'esprit de sérieux, Paul cultivait une sorte d'insolence enfantine, nourrie des littératures de son temps, complice de Marguerite Yourcenar par des emprunts qui disaient beaucoup sur ses œuvres, sur la vie, sur l'amour, honorant avec finesse et ironie la Comtesse de Lesbos avec ses Lèvres de velours et autres titres enchanteurs, mêlaillant un cynisme libertaire à de la raillerie bon enfant qu'il partageait fièrement avec son chat… N'aimait-il pas dire qu’il aimait Jouer à chat… titre d’une œuvre manifestement allusif, nous rappelant sa grande fascination pour la Psyché, les figures de rhétorique et le genre animal ?

J'aurais aimé faire l'École des Beaux-Arts, fréquenter comme Paul les Mario Marini, Ossip Zadkine, étudier à l'École des arts visuels sous influence de David Naylor, de Claude Mongrain, de Marcel Jean ou de Nicole Jolicœur. Je me souviens qu'à l'adolescence, l'incapacité de faire une ligne droite au fusain dans une classe d'arts plastiques vous rayait de la carte du monde de l'art, alors que le talent doté d'un don primait sur tout… Marcel Duchamp, John Cage et Paul Lacroix n'avaient pas encore pénétré les esprits du temps à peine sortis des ténèbres. Alors j'ai fait sciences po et voilà ce que ça donne…

C’est un esprit inspirant et généreux qui guidait les agir de Paul Lacroix à notre égard, l’homme de grand talent ouvert sur le monde changeant et déroutant, cultivant cette attitude qui faisait que nous avions, à ses côtés, la certitude d'être un artiste au sens fort du terme et un être humain de surcroît de grande valeur. C'est sans doute cela le plus grand legs de Paul : déjouer la convention académique, tourner le dos aux préjugés, hisser le monde à sa hauteur par ses encouragements, sa proximité, son grand cœur, extraordinaire mutation de l'intelligence de l'autre qu’il transformait en amitié sincère.

Paul en était convaincu je crois : la pratique de l'art consiste à créer du dialogue à partir d'un monologue tracé sur du papier, taillé dans la pierre, moulé dans l'acier, enregistré sur une surface photosensible. Il aimait le pouvoir occulte et transcendant de l'art : révéler, réveiller, mais surtout réunir… au sens de faire se toucher ce qui semblait peu probable. Nous tous réunis à travers lui ce soir, il y reconnaîtrait une belle astuce du destin, cela se passant dans le continuum de nos vies parallèles et de ses œuvres à lui, avec cette sérénité joyeuse qu’il aimait tant. Mystérieuse genèse du vivre ensemble à travers le temps, vous ne trouvez pas ?

Mes premiers mots échangés avec Paul Lacroix portent le nom d'une rivière. La rivière Palmer.

La belle rivière Palmer et ses eaux cristallines qui coulent très froides, très pures, avec ses galets polis, ses pierres de belle taille bien blanches, bien grises, bien noires. Cette rivière qui prend sa source à Saint-Pierre-de-Broughton dans les Appalaches pour se jeter dans la Bécancour, pas très loin de Sainte-Agathe-de-Lotbinière, en passant par le pont couvert transformé en chambre noire le temps d'une marche, avec ses fenêtres minuscules pour voir plus bas les parois escarpées, les surfaces lisses de la pierre flattée par les eaux agitées sous de belles plateformes chauffées par le soleil, là, exactement là où Paul a dû y passer des heures à observer de la lumière et des ombres s'entrechoquer, à hypnotiser du regard les pierres qu'il allait emporter et transformer en Nourritures terrestres, en allégorie charnelle.

Or, toutes ces pierres longeant le littoral de la rivière Palmer nous unissaient Paul et moi par un coup du sort, le beau hasard modelé par des affinités. Je connaissais depuis l'enfance la Palmer qu'on marchaient mon père et moi, à chaque printemps, jusqu'au grand bassin en contrebas de la chute argentée pour y pêcher la truite arc-en-ciel, sous l'œil endormi de naturistes allongés sur la pierre tiède des journées chaudes et ensoleillés. Puis le temps s'est écoulé et les étés ont passé, la pêche est devenue moins bonne et les touristes plus nombreux, et c'est là, sur les belles plateformes rocheuses en surplomb du grand bassin, que j'y ai fait mes premiers paysages photographiques, avec les beaux cailloux laiteux et arrondis que Paul avait laissés derrière lui. Il aimait dire que mes images l’inspiraient et moi je lui rappelais qu’elles étaient ses rejetons. C’est de cette manière que nous aimions parler d’art, de pierres, de poissons et d’eaux vives.

J'y suis retourné l’été dernier, en bordure de la rivière Palmer, et je crois les avoir vus nettement, en amont de la grande cascade, les ombres de son corps aspirées par la lumière d'une fin d'après-midi, les ombres de son corps dansant sur la grosse roche de la plage, parmi des baigneurs ensablés se jetant à l'eau, avec son esprit désinvolte flottant au-dessus des eaux, autour des belles cuvettes d'eau tourbillonnante pleine de truites grande à faire rêver un Roi pêcheur…  

J'imagine que Paul avait très jeune un visage qu'aurait eu plaisir à décrire Anne Hébert à propos d’Une enfance chargée de songes. Peut-être l’a-t-elle fait ? Or, je n'ai pas idée du visage de Paul, enfant ou adolescent. Cette part de lui m’est inconnue. Mais j'ai toujours trouvé que Paul, l’homme adulte, avait une belle tête de paysan Beauceron à la Boris Pasternak, à la Jean Giono, à la Félix Leclerc ; une belle tête d'homme du Nord aussi, une tête norvégienne à la Pelle le conquérant, puis en rêvant un peu, une belle bouille à l'italienne, à la Bertolucci, à la Giacometti...

Mais une belle tête, ce n'est pas tout ! Paul avait de grands bras, longs comme des perches de clôture, animés et signifiants comme des sémaphores maritimes, grouillants comme des tentacules de pieuvres, s'activant plus vite que la parole, ravissants d'agilité à montrer ce qu'il aimait, insinuant l'envie de dire, le désir de prendre, des bras longs comme un bastingage, protecteurs, rassembleurs, toujours prêts à nous tenir par les épaules pour montrer de près le détail d'une image, la fragilité d'un trait sur le papier, pour nous dire aussi qu'on faisait parti de son univers, qu'il nous aimait.

Mais tous ses gestes des bras et des mains ne suffisaient pas à épuiser les possibles du corps, le point d'orgue du grand œuvre de Paul Lacroix. Le corps en majuscule, sans cesse mouvant, en pièces détachées, matrice du désir et du plaisir, la source d'un érotisme joyeux qu'il soulignera dans chacune de ses œuvres. Le corps et ses dérives exacerbées par cette liberté vive et l'énergie qu'on lui connaissait, confondant sans réserve l'art avec la lumière, et la lumière avec la vie.

Lisanne Nadeau dira dans un beau texte publié en 2005 que « les images les plus pertinentes de Paul sont celles où le réel s’efface et ne reste qu’une pulsation lumineuse.» On reconnaît désormais que l'art de Paul Lacroix est tout contenu dans une pulsion de vie, dans un désir qui fait loi, lumineux, intense, jamais rassasié. Paul aimait la voir cette lumière du désir dans le travail des artistes, se déployant sur une esquisse, accompagnant les ombres d’un dessin, surgissant avec lenteur à la surface d’un Polaroïd. Il aimait dire combien « la lumière avale la matière», tout ça dit comme un oracle à propos de l’intangible lumineux, expression pieuse d'un saint qui prophétise à propos de ses œuvres à lui, et qui le seront au final, avalées par une lumière de feu, comme la vie, avalée par le temps : «le temps de l'effroi, des inventaires et des liquidations, des autoportraits et autres ruines». C'est par ces mots titrant ses dernières œuvres qu'il nommera la chose innommable : l'angoisse, l'angoisse de l'homme qui jongle avec l'idée de sa disparition.

Face au temps qui lui reste, Paul sera subjugué par le pouvoir fantastique, et illusoire aussi, de la photographie sur le temps qui passe, qui marque, qui trace. Je crois qu'il avait des parentés énigmatiques avec Niepce, Atget, Nadar et toute la communauté des capteurs de lumière. Au fil des années, il a candidement inséré son œuvre parmi les paradoxes de l'histoire de l’art et de la photographie. Sous un ciel ennuagé, il a mis le feu à ses images comme l'ont fait Edward Weston, John Baldessari, Edward Steichen, Hollis Frampton, sans doute pour changer d'humeur ou le mal de place, comme d'autres brisent des guitares, brûlent des pianos, emballent des ponts, enfouissent de l'art.  

Faut brûler pour briller raconte quelque part le poète John Giorno. Paul Lacroix aura toute sa vie conservé une attitude certes respectueuse mais très lucide à l'égard de l'objet d'art. Il n'ignorait rien de sa richesse tout autant que de sa vacuité, conscient de sa valeur d'usage tout autant que sa valeur d'échange. Paul, ami de la lumière et double d'Anna Blume, ce personnage inventé par Paul Auster qui brûle des livres pour se chauffer le corps et le cœur. Paul Lacroix, c'est l'homme qui pointe de ses grands bras le soleil levant pour nous dire combien nous sommes le feu et sa chaleur... Artiste et compagnon de travail, André Barrette voyait chez Paul un homme singulier, rayonnant : «Énergique, Paul questionne, gesticule, applaudit, je le traite de délinquant, il est heureux. Sa technique a beau être minimale, il crée toujours avec intensité et passion. C’est tout et c’est magnifique.» 

Quand nos gens disparaissent, pères, mères, amis, on se demande si on n’a pas rêvé ce qu'on a vécu auprès d'eux. On cherche leurs voix dans le babil des conversations, on croit les rencontrer dans la rue au passage d'une silhouette. On se retourne, on ouvre grand les yeux… Ce n'est jamais çà. J'en étais ces jours-ci à me demander : et si j'avais tout faux ? Et si Paul avait existé autrement que dans ma perception égoïste ? Et si ma connaissance de Paul n'était que des réminiscences narcissiques, inventées de toute pièce ? J'avais besoin d'une douce gifle d’encouragements —ou d'un coup de pied au Cul de Jean pour reprendre la signature d’une sculpture de Paul— pour me rappeler ce devoir crucial de conserver la mémoire de l’autre, et de se partager l’expérience unique et singulière de l’amitié dont Paul nous faisait l’honneur.

Inspiré d'un long poème de Rachel Leclerc intitulé Les vies frontalières, j’aimerais dire simplement ce soir qu'au terme de son long parcours, Paul sentit son ombre devenir improbable. Du regard, il scella sa vie dans un rideau d'étoiles avant de prendre la route pour une autre planète… Au revoir cher Paul.

                                                                           Gaëtan Gosselin, 5 novembre 2014

PAUL LACROIX / Un hommage rendu à Paul Lacroix par Gaëtan Gosselin lors d’une soirée commémorative organisée par le Musée national des beaux-arts du Québec et l’École des arts visuels de l’Université Laval afin de souligner la contribution de l’artiste Paul Lacroix qui s’est éteint à Québec le 10 avril 2014 à l’âge de 85 ans. L’auteur tient à remercier Madame Nicole Jolicœur, instigatrice de son témoignage, ainsi que Claude Mongrain, David Naylor, Catherine-Ève Gadoury et Line Ouellet. Photo: Gaëtan Gosselin. JimiPaulz / Tous droits réservés. 2014 ©

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